L’ancrage territorial : le passage obligé du député

Dans une interview au journal Le Monde, le député de Villeurbanne, Bruno Bonnell, nous a donné sa vision de son rôle de député, avec un certain sens de la mise en scène.

 

Parmi les morceaux choisis — qui ont, évidemment, chatouillé l’opinion publique — il y a ce passage « “Je ne suis pas là pour faire l’assistante sociale. Pour les places en crèche ou les logements, allez voir ailleurs !” […] Il faut sevrer la population des vieilles pratiques. Je suis un élu de la nation. » Et l’article de relever que M. Bonnell était très absent en circonscription, ayant séché — comme un écolier — toutes les commémorations officielles, en dehors de celles du 11 novembre.

Une question de fond et de forme

Sur le fond, le député LREM a tout à fait raison de souligner qu’il est élu de la Nation et qu’il n’a pas à intervenir dans les dossiers locaux, notamment ceux liés au logement ou aux crèches. C’est une vieille coutume de s’adresser aux députés pour régler un problème personnel ou local, mais cela est également un nid à corruption, dite blanche. Soulignons également que cette pratique était d’autant plus répandue que bon nombre de parlementaires cumulaient avec un mandat exécutif local. Notons enfin que cette pratique, qui paraît anodine, est une rupture d’égalité entre les citoyens.

 

Pour autant, il y a une marge de manœuvre, tout à fait acceptable, qui consiste à répondre aux citoyens qui s’adressent à vous, que vous n’êtes pas compétent sur tel ou tel sujet et de renvoyer vers les administrations concernées. Ne pas répondre aux sollicitations ou asséner « je ne suis pas là pour faire assistante sociale » est grossier.

 

Or, le drame de M. Bonnell, c’est justement sa grossièreté « Ce qui se dit en circo, j’en ai rien à foutre. », ce qui ne l’a pas empêché d’inclure « Villeurbanne » dans l’URL de son site Web et de mettre en ligne des photos où on le voit en circonscription. C’est d’autant plus amusant que dans un billet de blog en date du 2 avril 2018, il écrit « Ce qui se dit en circo est essentiel » et conclut « Ce qui se dit en circo est non seulement essentiel, mais est la seule chose qui compte pour vous représenter tous fidèlement. »

 

En tenant ce genre de propos, M. Bonnell ne se porte pas préjudice — il a déjà acté qu’il ne représenterait pas en 2022, si tant est que son siège existe encore à ce moment-là — mais nuit à ses collègues députés, qui ne ménagent pas leur peine pour réaliser un ancrage territorial, pour aller au contact des citoyens, qui multiplient les permanences fixes et mobiles, les consultations, etc.

 

Là encore, il y a une marge entre être capable de se détacher de l’instantanéité et être sans égard pour les gens qui vous ont élu. On peut être un bon député, avec un ancrage local, sans s’adonner à la distribution de passe-droits, tout en étant actif à l’Assemblée nationale.

Une présence évanescente

Il est des députés auxquels on pardonne une certaine absence en circonscription, parce que leur activité à l’Assemblée nationale est suffisamment prolixe ou spécialisée pour que la première soit justifiée par la seconde. Dans le cas de M. Bonnell, malheureusement, force est de constater qu’il ne brille pas. S’il est effectivement présent en séance publique pour voter les amendements et les articles, je dois reconnaître que si je connais le son de sa voix, c’est parce que je l’ai vu à la télévision.

 

En neuf mois de mandat, le seul moment que l’on peut retenir est lors des débats sur la transposition du règlement européen sur la protection des données personnelles et sa proposition de permettre la patrimonialisation de ces dernières. C’est peu en neuf mois, surtout qu’il ne peut revendiquer la paternité de cette proposition, cette dernière étant la conception d’un think tank.

 

Et pourtant, il jure n’avoir jamais autant travaillé de sa vie, en se rendant dans des endroits inconnus de lui, jusqu’à alors « Je vais dans des endroits où je n’étais jamais allé, à Pôle emploi, dans des centres sociaux, en prison. J’ai découvert la fracture sociale. » Quand on connaît le parcours professionnel de cet élu, on ne peut être qu’amusé que sa découverte de la fracture sociale intervienne si tard.

 

Laissons à M. Bonnell le bénéfice du doute sur l’effectivité de son travail, après tout, libre à lui de donner l’impression qu’il ne sent pas concerné.

Une question d’image

M. Bonnell reconnaît lui-même s’amuser de cette image de trublion, des propos parfois irrespectueux ou déconnectés qu’il tient dans les médias, ce qui ne peut que nous interroger : pourquoi avoir voulu être député ? Être député — plus que sénateur d’ailleurs — implique une très grande visibilité. Du jour au lendemain, tout le monde va scruter le moindre de vos faits et gestes. On vous reprochera tout et n’importe quoi. Il faut une certaine maturité et un certain recul sur la fonction, qui n’est pas anodine et si on peut aisément pardonner les errements en début de mandat, ce n’est pas la même chose quand le député commence à être bien rôdé.

 

Nous ne pouvons que souhaiter que M. Bonnell se rapproche des « anciens ne comprennent rien. » Afin qu’il bénéficie peut-être de leur expérience. Et si par accident, M. Bonnell lit ses lignes, je lui recommanderais de mettre à jour sa déclaration d’intérêts.    

 

Commentaires

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"je lui recommanderais de mettre à jour sa déclaration d’intérêts. "

Qui ? Moi ? Jamais, ce n'est pas mon genre. 

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