Harcèlement sexuel : ce que personne ne veut voir ni entendre

Les révélations concernant le comportement de Denis Baupin ont suscité beaucoup de réactions, de témoignages mais c’est surtout une question persistante qui a retenu mon attention : pourquoi les victimes n’ont-elles pas parlé plus tôt ? Pour résumer les choses en une phrase : parce que tout le monde s’en fout.

 

Pour avoir fait l’objet d’un harcèlement en règle pendant quelques années de la part de quelques débiles, bien trop peureux pour oser se montrer en face, je sais bien à quel point c’est compliqué. Si vous êtes une personne « normale » et que vous faites l’objet d’un harcèlement, vous essayez d’abord de porter plainte au commissariat le plus proche. Mais selon l’endroit où vous vivez, vous ne pourrez pas déposer plainte. J’ai arrêté de compter le nombre de fois où j’ai essayé de déposer des plaintes au commissariat central du 18eme arrondissement de Paris et de Saint-Denis. On ne vous laisse tout simplement pas entrer dans le commissariat, on filtre et si on arrive à franchir la porte, on vous fait attendre des heures et on transforme la plainte que vous souhaitiez déposer en main courante. Je trouve les Français bien urbains de ce point de vue et m’étonne qu’il n’y ait pas plus de règlement de comptes.

 

Si vous voulez vous accrocher, vous pouvez toujours saisir le procureur de la République mais si votre plainte est enregistrée, que vous avez les moyens de vous faire assister par un avocat, encore faut-il arriver devant le magistrat instructeur avec autre chose que votre parole car personne ne vous croira sur parole. La délinquance et criminalité sexuelle est le seule domaine de la justice dans lequel la parole ne suffit pas. Je n’ai jamais entendu un policier ou un magistrat remettre en cause le vol d’un objet alors que c’est un passage obligé en matière de mœurs.  On vous demandera des preuves, des écrits, des SMS, des messages, des témoins, etc. Au final, si vous n’êtes personne, vous risquez surtout d’être mise à l’écart de votre entreprise, de votre sphère sociale, vous serez affublée de l’étiquette affabulatrice et vous aurez toujours quelqu’un pour vous dire « il n’y a pas mort d’homme ».

 

Quand bien même la victime essaierait de régler la chose à l’amiable, le parcours sera quasiment identique : c’est à la victime de prouver ce qu’elle avance et allonger les délais de prescriptions n’y changera strictement rien.

 

Reste la justice médiatique mais cette justice médiatique n’est à la portée que des victimes qui sont « quelqu’un ». Il est plus facile de dénoncer des comportements délictueux quand on est une ancienne ministre, une militante au carnet d’adresse épais ou une journaliste politique qu’une assistante de direction de Bobigny et c’est peut-être aussi pour ça que certaines ont attendu avant de parler publiquement. Elles ont attendu d’avoir une assise médiatique et de ne pas être la seule, pour se donner mutuellement du poids.

 

A proprement parler, quand je travaillais à l’Assemblée Nationale, je n’ai pas fait l’objet de harcèlement sexuel mais cela s’explique peut-être par l’association de deux éléments. Tout d’abord, dès la première semaine, j’ai failli casser la gueule à un lobbyiste qui m’a demandé si en vertu de mon origine, j’avais un Master 2 vol à la tire. Quand il est venu s’excuser de son comportement – conscient d’avoir échappé à un long passage par l’hôpital – je lui ai cordialement signifié que s’il s’avisait de réitérer le moindre écart de comportement avec moi, il terminerait entre quatre planches. Attendu que ce lobbyiste faisait le tour des bureaux du 101 et était une pipelette, j’imagine que j’ai dû me faire une réputation.

 

Par ailleurs, étant naturellement quelqu’un d’un peu sauvage, j’avais tendance à rester dans mon coin, à ne pas me mêler aux autres, ça réduit le champ des possibles.

 

Là encore, menacer physiquement quelqu’un et être capable de mettre à exécution sa menace n’est pas donné à tout le monde et que ces messieurs ne s’imaginent pas qu’ils sont meilleurs sur ce plan. Je connais un certain nombre de trouillards qui ont les dents qui tombent quand on élève un peu la voix.

 

Donc oui, ces femmes n’ont pas parlé avant parce que si elles l’avaient fait, personne ne les aurait écoutées ou plutôt personne n’y aurait fait attention et la justice médiatique est bien plus efficace que la véritable justice, surtout en France.

 

Un dernier point sous forme d’anecdote. Quand j’ai demandé à mon collègue assistant parlementaire comment on pouvait prétendre à l’investiture du parti pour la législative dans une circonscription parisienne, il m’a répondu « pour les hommes, il faut payer, pour les femmes, faut passer sous le bureau ».

 

Etonnez-vous donc que les femmes ne parlent pas, ce qui me surprend, c’est qu’elles parlent en réalité. Nos représentants sont à l’image de notre société et n’ayons pas peur des mots, certains sont de gros bœufs mal dégrossis, qui s’imaginent être devenus des canons de beauté irrésistibles par la consécration du suffrage universel.

 

Tout cela est bel et bien bon mais que faire ? Les agresseurs ont tous un point commun : la lâcheté. Les violences sexuelles ne sont pas une question de sexe, d’attirance mais bien de domination. Partant de ce constat, la seule chose à faire pour jouer à armes égales est de s’en servir. Archives de messages, enregistrements vocaux, révélations aux proches, tout est bon. Les agresseurs jouent sur la peur des victimes, il faut donc que la peur change de camp et j’ai conscience que c’est plus facile à dire qu’à faire et que ça ne se fait pas en un jour. Mais il suffit parfois d’une bonne grosse frayeur pour inverser le rapport de forces. 

Commentaires

Vous me permettrez d'avoir une autre théorie, les cas de Denis Baupin, de Strauss Kahn et aussi de Barbarin sont parfaitement clairs; du fait de leur niveau de responsabilité dans leur parti, ils sont intouchables: on ne prêche pas la morale sans raison. Je met de coté l'évêque qui n'était pas criminel, les deux prédateurs cités l'étaient et longtemps, et au su de tous. Honte à leurs proches, et à leurs partis.

Personne n'est intouchable.

Mais si personne ne parle, personne ne s'indigne, personne ne proteste, parce que la pression sociale fait que les victimes n'y sont pas encouragées, il est évident que rien ne changera.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.