La gadgétisation de la politique

Libération titrait aujourd’hui sur des programmes informatiques d’aides à la mobilisation de l’électorat, à savoir Nation Builder, Digital Box et Corto, outils numériques notamment utilisés par Barack Obama lors de sa campagne présidentielle de 2012. L’article mettait en avant les politiques Français ayant recours à ces outils dans leurs propres campagnes.

 

Au-delà de mon opinion personnelle sur ces outils, c’est surtout la démonstration que depuis 2012, une majorité des politiques recherche l’outil magique pour glaner quelque voix et/ou susciter l’attention à moindres frais.

 

Avant, lorsqu’une idée ou une polémique faisait surface, l’élu qui avait une opinion sur le sujet, prenait la plume – ou la faisait prendre à son attaché(e) de presse – et publiait une tribune, aujourd’hui, il se contente bien souvent de pondre une pétition sur une plateforme de prédation de données personnelles comme Change.org et de se vanter sur les plateaux télé en disant qu’il a un soutien massif.

 

Certains élus sont tellement désespérés qu’ils ne savent plus comment exister, transformant notre sphère politique en une espèce de salade virtuelle dont ils n’ont toujours pas maîtrisé les codes et les règles. La conséquence est qu’au lieu de favoriser le dialogue, de casser le plafond de verre entre eux et les citoyens, ils contribuent encore plus à la fracture numérique et électorale.

 

En effet, toujours dans Libération, il est expliqué que les logiciels permettent de mieux cibler le porte-à-porte, ce qui a pour conséquence de laisser certains secteurs complètement apolitiques et complètement déconnectés de la politique locale. Dans le cas de Saint-Denis, dans la zone de la Plaine, personne n’est venu démarcher ou faire du porte-à-porte pour les élections régionales. Alors que la population de ce secteur doit tourner environ autour de 10 000 habitants, seuls 10% se sont déplacés pour voter au premier tour et ces 10% ont majoritairement voté à gauche, tendance politique très présente dans ce secteur. C’est donc moins une victoire qu’un abandon des citoyens.

 

Fracture numérique mais également vide des idées car les budgets n’étant pas extensibles, les politiques recourant à ce type d’outils privilégient le code au savoir-faire et à l’intelligence humaine, persuadés qu’ils sont qu’un CRM évolué va leur permettre de gagner une élection alors que la politique est surtout une histoire de charisme. Est-ce dire que l’on manque à ce point d’assurance que l’on a besoin de se cacher derrière des instruments d’aide à la conviction ? C’est d’autant plus amusant de voir les politiques pérorer sur la souveraineté numérique – qui est un concept fallacieux – utiliser des outils américains, dont les données sont hébergées aux Etats-Unis, au détriment des petites entreprises françaises et des jeunes pousses locales. Tous rêvent d’une victoire à la Obama et tous s’imaginent qu’il suffit du bon logiciel informatique pour arriver au même résultat, oubliant du même coup les principes élémentaires d’une campagne électorale et les spécificités du territoire américain.

 

« Dis-moi comment tu tweetes, je te dirais comment tu votes » pourrait devenir la maxime de ses prochains mois, tant les médias montent en épingle des petites phrases, bien souvent sans intérêt, au détriment des informations de fond et des analyses fines. C’est d’autant plus facile de tomber dans ce travers que les élus qui font un réel travail d’élu local, à savoir être sur le terrain, parler avec leurs concitoyens, travailler en commission, ne sont pas mis en lumière et pour cause : on ne peut pas faire du bruit – qu’il soit médiatique ou numérique – et travailler en même temps. Sur la simple question de la gestion de temps, c’est quasiment impossible et certaines choses requièrent une certaine confidentialité ou a minima un silence lié à la préparation d’une question traitant du fond d’une difficulté.

 

Certains politiques ont très longuement glosé – souvent pour ne rien dire d’intelligent – sur le mouvement Nuit Debout. Ce qu’il y a de fascinant dans ce mouvement qui se répand dans toute la France, c’est qu’il revient aux fondamentaux de la politique : le contact humain, le dialogue, la discussion.  Bien sûr, la présence numérique du mouvement n’est pas à négliger mais elle ne se concentre pas sur les réseaux sociaux : elle se concentre dans la vraie vie et c’est peut-être cela que les gens viennent chercher : une confrontation réelle des idées, de façon horizontale, pour contribuer à construire un autre modèle de société. Le politique qui n’a pas vu ou pas compris ceci est non seulement hors-jeu du politique mais également de l’agora citoyenne.

 

Peut-être que quand nos élus auront fini de comparer leurs nombres de fans et de followers, ils reviendront aux fondamentaux.

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